
Silence. Gros plan. Une main experte rabote le bois avec son outil. Elle creuse un sillon d’un geste court et sûr, qui suit peu à peu la courbe de l’instrument. Probablement un violon. Le geste est répétitif, précis, ni lent ni rapide, respire l’attention et le savoir faire. Le souffle rythmé du frottement de la matière emplit lentement la salle. Nous participons sensoriellement à ce geste patient.
Le luthier, en voix off, évoque son amour, de plus en plus intense au fur et à mesure de son expérience, pour le travail de la matière, son appropriation du silence, du temps qu’il possède pour « produire pour l’éternité de l’immatériel : le son ». Il décrit les sensations physiques qu’il éprouve dans l’exercice de ce métier de passion raisonnée. C’est son corps qui lui fournit les outils de son savoir-faire : il évalue le tracé avec ses yeux, la pression de son outil sur le bois avec ses oreilles, avec ses muscles, il « découvre le fonctionnement autonome de ses mains« .
Je suis saisie. Ravie. Et détendue. Je ressens la plénitude, le bien-être de l’artisan, je suis le cours de son élaboration personnelle, subjective, du sens de son travail. Il me revient en mémoire le passage du livre Travail vivant, où Christophe Dejours évoque l’approche clinique du travail, qui met notamment en évidence l’importance du corps dans le travailler.
Les savoirs d’un métier requièrent et développent l’intelligence du corps. C’est par le corps que le professionnel éprouve sensitivement, se familiarise avec le monde dans lequel il travaille, allant parfois jusqu’à faire corps avec son outil, avec l’équipement, avec l’espace de travail qu’il occupe, la distance qui le sépare de ses interlocuteurs. Tous les types de métier sont concernés. Le luthier, le danseur, le peintre, le commercial, le formateur… Pour chaque professionnel, cette appréhension du monde, voire cette préhension, est palpable, non seulement par lui-même mais aussi par les autres. En effet, certains, par leur simple attitude donnent de l’épaisseur à l’air qui nous sépare d’eux, de la chaleur à leur regard… ou de la froideur, c’est selon ! De fait, en quelque sorte, ils nous touchent. Ainsi, Daniel Pennac dans son livre Chagrin d’école, parlait de la présence des quelques professeurs qui avaient réussi à retenir son attention.
Le rapport entre le corps et le travail nous fait toucher du doigt le rapport intime qui existe entre un professionnel et son travail. Dans ces conditions, il est capital d’envisager les conséquences de son engagement (en gage), de son attachement (au sens propre) au travail. Notre santé est engagée dès que nous travaillons. Il est alors aisé de comprendre que la souffrance, comme le plaisir peuvent être ressentis dans le travail.
La lumière réapparait, cet extrait de film(2) est issu du Festival de Poitiers « Filmer le travail » dont laqvt.fr avait signalé la 3me édition. Le quart d’heure politique est la prochaine séquence de cette restitution de la grande enquête de Radio France sur le travail(1). Je prends quelques notes pour les besoins de cet article, et attends impatiemment la prochaine table ronde intitulée Quel temps pour le travail ? Le temps est un élément peut-être aussi palpable que l’espace, en tout cas il représente une valeur déterminante de qualité de vie au travail. À suivre (…à la trace).
(1) « Quel travail voulons-nous ? », restitution du 23 janvier 2012 au Théâtre du Rond-Point.
(2) « Le geste est ce qui me reste » de Sébastien Seixas France – 2010 – 4’41
photo sous licence creative commons – auteur : sirfrenchie
Écoutez cet article







Merci pour ta chronique Céline où l’on imagine bien aussi l’intelligence du corps qui effleure un clavier d’ordinateur.
Je trouve cet article juste superbe et le sujet trop rarement traité. De mon côté, au sein de mon atelier de peinture, je fais très attention à la position des participants. Ca surprend beaucoup les adultes qui y sont peu habitués. Ils sont souvent crispés. Les enfants se laissent aller plus facilement. Le poignet décollé de la feuille et dégagé de toute emprise fait des merveilles, en tous cas en ce qui concerne les activités créatrices.
Notre corps pourrait être bien plus intelligent que notre cerveau et nous l’ignorons.
Merci Sandrine. Etrange en effet : nous n’avons plus toujours conscience de notre corps ni de son interaction avec notre environnement. Il faut parfois en rassembler tous les morceaux en s’attachant simplement à y penser, et peut-être à l’apprivoiser plus qu’à le dompter.
En passant, l’univers de couleurs et de liberté que vous proposez dans vos ateliers est très attirant !
[...] et dont j’avais relié aux travaux de psychodynamique du travail dans un autre article sur le portail de a qualité de vie au [...]