Hier, le travail photographié

Novéquilibres : expo Lewis Hine
Le travail a changé en cent ans. C’est la première phrase qui vient à l’esprit en découvrant le travail photographique de Lewis Hine, à la Fondation Henri-Cartier-Bresson. Depuis les photographies des migrants d’Ellis Island, en passant par les taudis des villes industrielles, et jusqu’à la construction de l’Empire State Building, Lewis Hine fut l’un des premiers photographes des causes sociales qu’il soutenait.

Quand les enfants travaillaient en Europe

L’exposition présente des photographies étonnantes pour nos yeux du XXIe siècle : des enfants au travail. Pas seulement des petits vendeurs de journaux (vraiment petits, par ailleurs), mais aussi des enfants sur les docks attendant pour décharger, des cireurs de chaussures; De la rue à l’usine, je découvre stupéfaite des fillettes et des garçonnets qui aujourd’hui seraient tous à l’école primaire, voire pour certains encore à la maternelle. Une première constatation s’impose : comme nous avons de la chance d’aller à l’école.

Ce n’est en réalité pas une chance mais un long processus qui transforme l’image que l’on a des enfants d’hommes miniatures, à celle du statut d’enfant, petit à protéger, tel que nous le concevons aujourd’hui. C’est aussi l’objet du travail photographique de Lewis Hine, qui se bat au début du XXe siècle pour que les enfants ne travaillent plus.

En France, au Royaume-Uni (soit les pays industrialisés), dès le XIXe siècle les lois limitant le travail des enfants se succèdent. L’école devient obligatoire grâce à Jules Ferry en 1882 et renforcée jusqu’à 12 ans en 1892. Néanmoins, c’est seulement en 1967, il n’y a pas encore 50 ans, que le travail devient illégal pour tout enfant de moins de 16 ans. Aux États-Unis, le processus met plus de temps à démarrer, mais en 1938, une loi interdit le commerce des produits issus du travail des enfants et les formes oppressives du travail infantile. Ce sont ensuite les conventions signées peu à peu par l’Organisation internationale du travail qui vont réglementer le travail des enfants en Europe et en Amérique du Nord.

Le travail des enfants continue cependant ailleurs dans le monde. De l’Asie (Chine, Bangladesh, Inde,…) à l’Amérique latine (Colombie et Brésil jusqu’aux Caraïbes) en passant par l’Afrique (Nigeria, Afrique du sud, Égypte, …), les enfants travaillent encore, à partir de 4 ou 5 ans, dans des conditions parfois effroyables, les « pires formes oppressives du travail » selon l’O.I.T.

Certaines organisations s’emparent de la norme ISO 26000 (guide d’utilisation volontaire) pour prévenir et combattre le travail des enfants chez les sous-traitants non-européens des grandes firmes occidentales.En effet, les conditions de travail et les droits de l’homme font partie du déploiement de la norme ISO 26000 dans le monde. Cette norme, à l’initiative d’organismes de consommateurs, co-construite avec des représentants des entreprises, des syndicats, de la recherche et des États, a été ratifiée par les 99 pays qui ont participé à son élaboration; elle est un outil de construction du développement durable et de lutte contre le travail des enfants.

Les campagnes de lutte contre le travail des enfants mettant en scène ceux qui travaillaient dans les usines des pays du Sud ont également eu un rôle (luttes qui continuent) . On a pu s’en rendre compte lors des campagnes visant des entreprises connues (Nike, Barbie, …) dont l’image de marque a été affectée. Ces entreprise ont été conduites à améliorer les conditions de travail dans les usines des sous-traitants.

La construction du Nouveau Monde

La troisième partie de l’exposition présente les hommes et les femmes au travail; des hommes et des femmes jeunes, même lorsque ce ne sont plus des enfants : Lewis Hine publiera « Men at Work ».

Il photographie notamment la construction de l’Empire State Building : des hommes accrochés à des cordes, comme s’ils volaient entre deux branches d’acier. Un travail éminemment physique, et presque fou pour un œil contemporain : quel travailleur accepterait en Europe, aujourd’hui des conditions de travail aussi dangereuses ? Pourtant, sur les 3400 ouvriers travaillant d’arrache-pied (le chantier finit en avance), seuls 5 trouvèrent la mort et aucun d’entre eux n’était un sky boy, un « garçon du ciel » ou ouvrier « monte-en-l’air ». L’immeuble culmine à 381 mètres d’altitude, le plus haut de New York avant la construction des tours jumelles et depuis leur destruction.

Que dire des ces photographies de femmes, d’hommes et d’enfants dans les filatures et les usines de Pittsburgh, mutilés par les machines et les risques ?

Les conditions de travail des ouvriers sur les chantiers du bâtiment comme ailleurs ont heureusement changé en Occident tout au long du XXè siècle. Employeurs, médecins et infirmiers du travail, encadrement et salariés contribuent conjointement au respect de normes garantissant la santé et la sécurité de tous les salariés. Nous pouvons nous réjouir du chemin déjà parcouru, d’hier à aujourd’hui.

Si les conditions de sécurité, de santé et d’hygiène sont à améliorer dans les pays émergents du développement, qui commencent au milieu du XXè siècle leur industrialisation, dans les pays déjà industrialisés, c’est la qualité de vie au travail qui est à améliorer, et le sens du travail à retrouver.

Les images du travail aujourd’hui

Lors des Rencontres photographiques d’Arles de cette année, la photographe Dulze Pinzon a présenté une exposition sur les travailleurs mexicains aux Etats-Unis : une série de portraits de ceux qu’elles appellent les « super-héros ». Comme Lewis Hine cent ans auparavant, ceux qui l’intéressent sont petits, discrets et oeuvrent dans l’ombre, inconnus, se sacrifiant pour l’économie américaine et pour envoyer à la famille restée au pays une partie de sa subsistance.

Le site maviepro.fr a organisé avec l’Association One Shot un concours sur les femmes au travail : Les gagnants ont été désignés le mois dernier. L’idée était de valoriser le travail des femmes en France et dans le monde, mais aussi de proposer plusieurs regards et de permettre l’interrogation, l’échange et le partage autour du travail des femmes et de ses représentations.

La phrase de fin pour Lewis Hine

« C’est au nom de la force expressive et non de l’emphase que je sélectionne les visages les plus marquants pour mes portraits industriels, parce que c’est la seule façon de traduire ma conviction qu’au bout du compte, le plus important c’est l’esprit humain. »

Allez vite voir l’exposition de la Fondation Henri-Cartier-Bresson, car elle se termine le 18 décembre !


Ressources complémentaires


photo sous licence creative commons – auteur : trialsanderrors

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