L’humain au rythme du hibou

Novéquilibres : L'humain au rythme du hibou

Parce qu’il n’affronte pas la lumière du jour, le hibou fut symbole de tristesse, d’obscurité, de retraite solitaire et mélancolique.  Tout cela n’est pas très gai, et la seule raison de cette étiquette qui ne donne pas envie, est que le hibou vit la nuit. Tous les hiboux ont cette image négative : par ordre hiérarchique, le hibou grand-duc,  hibou moyen-duc et hibou petit-duc, puis le hibou du Cap, le hibou de Verreaux, le hibou de Jamaïque, le hibou maître-bois (qui ne tient pas en son bec un fromage),  le hibou malgache, le hibou des marais (enlisant), le hibou redoutable (qui fait peur), le hibou strié, et sans oublier  le hibou de Harry Potter (qui est un peu sorcier). Les chouettes sont à mettre dans le même sac, pourtant c’est chouette une chouette, même la chouette effraie ! De beaux grands yeux tout ronds et un regard énigmatique.

L’être humain, au contraire du hibou, suit des rythmes circadiens, « autour du jour » (circadien vient du latin circa/environ, et diem/jour). En effet, nous avons dans notre cerveau une horloge biologique réglée sur 24h qui gouverne nos rythmes veille/sommeil, mais aussi bien d’autres rythmes de notre organisme appelés rythmes circadiens, qui sont :

  • Le rythme de la température interne
  • Le rythme cardiaque et respiratoire
  • Des rythmes hormonaux (cortisol, mélatonine, hormone de croissance)

Pendant des dizaines de milliers d’années, le coucher du soleil était le signe pour les hommes qu’il était temps de trouver un abri pour la nuit, et le lever du soleil leur annonçait que la nuit était finie et qu’ils pouvaient se réveiller. La découverte de l’ampoule électrique par Thomas Edison a eu un impact sur l’horloge humaine. Les rythmes naturels sont alors malmenés avec les veillées, les soirées plus tardives, et les matinées plus grasses… Seul le coq continue à se caler sur le jour et la nuit (si ce n’est que certains chantent toute la journée comme des fous…) et l’horloge humaine se dérègle, soit avec l’avance de phase (sommeil tôt, lever tôt), ou l’inverse avec le retard de phase.
Après Edison, Clément Ader inventeur de l’avion va gripper davantage les rouages. Un vol vers l’est ou l’ouest de plus de 3h provoque une désynchronisation de l’horloge biologique,  il faut 1 jour par heure de décalage horaire pour se repositionner. Certes, l’adaptation est plus facile pour un vol vers l’ouest (Paris-New York) que vers l’est (New York-Paris), mais quand on va rencontrer la statue de la liberté, il faut bien la quitter pour retrouver la tour Eiffel … à moins de s’expatrier.

Puis tout se gâte avec le travail de nuit, les horaires décalés, atypiques, avec plus de 5 millions de personnes qui travaillent plus de 3h la nuit au moins 2 fois par semaine, entre 21h et 6h le matin (travail posté de nuit ou tôt le matin, gardes nocturnes, vacations…).
Le travail posté consiste en des horaires successifs alternatifs, classiquement 3×8 (aussi 4×8, 5×8). Son origine est préhistorique, avec l’homme des cavernes qui devait entretenir le feu pour se garder des animaux prédateurs. Plus tard, cela s’est étendu à certains métiers comme la police, l’armée, les métiers de santé, les transports, l’alimentation, la boulangerie, et depuis le XIXe siècle à l’industrie comme les hauts-fourneaux avec le maintien du feu continu.

Aujourd’hui de nouvelles professions comme l’informatique, la communication imposent un travail de jour comme de nuit. En 1990 les femmes accèdent au travail de nuit auparavant autorisé aux seules professionnelles de santé.
En 2012,  des hommes chouettes et des femmes chouettes se multiplient dans un monde qui fonctionne 24h sur 24. Le plus triste est que dans certains pays, même des petits enfants sont chouettes … dans le sens du rythme nocturne de la chouette, et non choupinets…

L’humain qui vit au rythme du hibou risque de se désadapter ; de nos jours la pénibilité liée au  travail de nuit est reconnue avec des risques médicaux accrus : troubles du sommeil (35% souffrent d’insomnie), prises de poids, risques cardio-vasculaires et même cancers deux fois plus nombreux.
La personne qui travaille en horaires décalés finit par avoir de 1 à 2h de sommeil en moins par 24h, soit une nuit par semaine et 50 nuits par an. Nous avons tous perdu presque 2h de sommeil depuis 50 ans ; pour ceux qui travaillent a contrario, la dette de sommeil est encore plus importante.

Il y a 30 ans, le spéléologue Michel Siffre s’est isolé dans une grotte sans repère et sans lumière pendant 69 jours. A sa sortie il était décalé sur plus de 25h. Cette expérience d’isolement temporaire a été vérifiée avec un scientifique allemand dans un bunker, et un américain dans un bel appartement avec tout le confort.
Ces recherches ont montré que deux facteurs contribuaient à synchroniser fortement l’horloge biologique sur le rythme de 24h :

  1. La lumière, et en particulier la lumière de haute intensité (supérieure à 2 500 lux, comme à l’heure du déjeuner même par temps gris), qui passant par les voies visuelles et rétino-hypothalamiques entraîne une suppression de la sécrétion de mélatonine par la glande pinéale. Avec l’obscurité, il y a sécrétion de mélatonine (hormone du temps) qui donne le signal du sommeil à l’organisme. Au réveil, la mélatonine baisse pour stimuler l’éveil.
  2. Le rythme social, avec les repas, la montre, les activités physiques et intellectuelles.

C’est pourquoi il est si difficile de se coucher le matin, et de partir bosser le soir quand la majorité s’arrête de travailler, de ne pas prendre ses repas aux mêmes heures que les autres, de chambouler ses horaires pour pouvoir profiter de sa famille les week-end… Moins de lumière naturelle, des horaires différents de la société, et l’horloge se désynchronise.

L’humain doit faire un effort surhumain pour s’adapter au rythme du hibou. Le hibou doit faire un effort pas humain d’adaptation pour se mettre au rythme de l’humain, mais jusqu’à maintenant les hiboux sont tranquilles, personne ne leur demande de changer leur rythme. Pour l’homme, par contre, de plus en plus de métiers s’orientent vers des horaires incompatibles avec les besoins physiologiques, et tout cela va très vite. Mieux vaut être un caractère soir (nous sommes programmés génétiquement du soir ou du matin) pour se diriger vers ces métiers, et connaître ses besoins pour s’aider le mieux possible à compenser ces déséquilibres.

Certes l’être humain évolue, les canines disparaissent puisqu’il mange des aliments plus tendres, même les dents de sagesse sortent moins souvent et les mâchoires sont moins larges, mais il lui faudra du temps pour une mutation circanux (en latin circa/autour, et nux/nuit). Les plumes lui pousseront, les aigrettes surgiront dessus sa tête, le bec se pointera d’où les hululements sortiront, et les yeux s’arrondiront pour mieux voir la nuit…

photo sous licence creative commons – auteur : Atrum Lupus

 

Caroline Rome

Caroline ROME est spécialisée dans le sommeil et la vigilance, les rythmes, membre du comité éditorial de laqvt.fr, associée de Novéquilibres, attachée au Centre du Sommeil de l’Hôtel-Dieu à Paris, membre de l'Institut National du Sommeil et de la Vigilance

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