Novéquilibres : La danse du travail

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Après la sonorité du travail (voir l’article éponyme et Fête du Travail) voici une nouvelle allégorie artistique et participative de la qualité de vie au travail. Qu’elle serve à faire venir le travail à l’instar de la danse de la pluie, à l’interroger ou à l’honorer comme un objet d’art vivant, la création du chorégraphe Philippe Jamet propose une exploration culturelle, artistique, poétique et humaine sur le travail. Des vidéos, un spectacle dansé et une mystérieuse installation donnent une vision du travail par l’image, les paroles, les gestes jusqu’à la danse.

Vidéos

J’aperçois l’installation dans le hall d’entrée de la Maison des Métallos. Elle est déjà occupée. C’est une sorte de boîte comme un grand photomaton. J’ai cru comprendre qu’à l’intérieur, un dispositif permet d’interpréter les gestes du travail que mime son occupant. Il est censé reproduire les gestes de son propre travail. Je m’interroge : quelle amplitude peuvent avoir mes propres gestes ? Quelques personnes sont déjà postées près du rideau. En attendant, je me dirige vers une salle où sont projetées des vidéos.

En une succession de plans très rythmés, se présentent six personnes d’une même ville, d’âges, de sexes, de statuts et d’origines différentes. Soit les plans emplissent l’écran, soit celui-ci se scinde en six. Chaque case du damier prend vie dans un ordre qui semble aléatoire. Le tempo est toujours très rapide. Je m’accroche. Les prénoms. Les métiers rêvés. Les vêtements. Les parties du corps sollicitées. Les gestes du métier. Qui fait quoi déjà ? J’en reconnais certains. Ha oui ! Celui-ci, il a dit – très sérieusement – au début du film :

« Je voulais être clown, je suis haut fonctionnaire. »

Et cette jeune fille, c’est la collégienne :

« Le travail ? je le vois comme une victoire. »

Des avis valent leur pesant d’or :

« Aujourd’hui on produit pour créer des besoins, alors qu’il faudrait produire pour créer de la consommation ».

Et puis ça repart. Le damier montre chaque personnage en train de mimer, danser son travail. C’est à la fois amusant et frustrant, j’ai envie de prendre du temps pour chacun. Les singuliers sont pluriels, à l’image du monde du travail. Un instant je fixe mon attention sur le geste de l’infirmière qui ajuste le goutte-à-goutte d’une perfusion imaginaire. Lors de la seconde vidéo, je lâcherai vraiment prise et me laisserai étourdir par la succession des plans, comme s’ils défilaient à travers la fenêtre d’un train… à l’image du monde du travail, de la diversité humaine.

J’ai davantage le temps de refaire les liens lors des séquences où chacun parle un peu plus longuement sur sa vie, sa vision du travail, la vision de son travail, du bonheur au travail, du sens qu’il y trouve ou n’y trouve pas… Il en ressort un effet de diversité inouïe, mais la centralité du travail est évidente pour chacun, de façon singulière.

À la fin de chaque vidéo, une chorégraphie commune est présentée par les six personnes, sans costume de scène ni maquillage spécifique. Ils interprètent leur travail. Je reconnais la conductrice de car grâce à son volant imaginaire. Son corps amplifie un mouvement professionnel : elle braque élégamment en dansant. Avec une détermination poétique, l’agent de la circulation qui moulinait alternativement des deux bras, se met à virevolter dans l’espace de la scène.

Danse du travail et Travail de la danse

Dans la salle noire arrangée comme une salle de spectacle, des gradins, une scène, et un grand écran où l’enquête continue avec deux autres films.  Après dix minutes d’entracte, les danseurs entrent en scène.

C’est un haka tonitruant qui donne le ton dès le début du spectacle. Le haka du travail. Energie. Vigueur. Détermination. Collectif prêt à la confrontation. Confrontation avec le travail. Le travail réel. Sur le terrain. La scène m’évoque les valeurs et réflexes à cultiver aussi au travail : Coopération. Solidarité. Respect d’autrui. Initiative. Tactique. Intelligence dans l’action. Tension vers l’objectif. Etc. La suite du spectacle en poursuit l’illustration : les danseurs se donnent, se contorsionnent, se jettent à corps perdu, mais prennent aussi des temps de respiration, utilisent des outils (visibles ou non sur scène), accordent leurs gestes avec précision, en harmonie, en solo ou ensemble, avec leurs ressources, avec leurs talents propres… pour une très belle performance. Métaphore du travail en général ?

Mes projets artistiques sont un prétexte pour montrer la vie des gens

Comme dans les films, le chorégraphe a utilisé les ressources propres à chaque acteur-danseur. Ils ne sont pas tous danseurs professionnels(1). Ils ne sont pas non plus seulement des travailleurs(2) : certains chantent, jouent du piano, font des percussions corporelles, tous ont une histoire personnelle. Leur parcours professionnel en fait partie. Philippe Jamet a exploité et intégré ces éléments dans sa création. Il n’a pas recruté des clones ni cherché des moutons à cinq pattes. Il a sélectionné une diversité d’êtres humains motivés et sensibles à son projet, et en capacité de cheminer et d’aboutir, avec lui, à la réalisation d’une rencontre sur scène, avec toute la rigueur inhérente à la performance chorégraphique.

Genèse

Je fais partie de ceux qui n’ont plus de travail dès qu’ils en terminent un.

À nouveau en quête – progressivement obsessionnelle – de travail, Philippe Jamet prend la résolution salutaire d’écrire un projet sur … le travail.

En même temps, il découvre dans un livre, Working de Studs Terkel, une série de portraits décrivant la vie des gens de profils très variés (cadre, artiste, facteur, etc.) dans les années soixante-dix, notamment leur relation au travail.

J’ai trouvé le propos passionnant, et complètement d’actualité.

Par ailleurs, précurseur de Yann Arthus Bertrand, Philippe Jamet avait réalisé un projet ambitieux qu’il a mené à bien : celui d’arpenter douze pays sur les cinq continents pour réaliser en personne des entretiens dans lesquels il recueillait la parole d’êtres humains sur leur lieu de vie, le bonheur, l’espoir, etc. Il les avait filmés et fait danser. Sa création, Portraits dansés, naissait en 1999.

Avec Travail, la performance artistique côtoie le documentaire et chacun se nourrit de l’autre.

Applaudissements.

Prochaines représentations :

  • Du 2 au 4 mai au Channel Scène Nationale, à Calais.
  • Du 5 au 8 novembre à la Maison de la Culture de Bourges, Scène nationale.
  • Le 9 janvier à Bar-le-Duc.

Post Scriptum

Si vous faites l’expérience de l’installation, votre contribution est bienvenue !

(1) J’avais complètement oublié ce point lors de la représentation… « Oui mais on a bossé ! » me confiera Philippe Jamet le lendemain.
(2) Hormis les trois danseurs professionnels, cherchez l’océanographe, le.la maître de conférence, l’infirmier.e futur.e professeur de philosophie.

photo : Clara Scotch

2 commentaires

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  1. C’était magnifique ; entrainant, amusant, étonnant, effrayant, touchant, émouvant.
    une mise en abîme : que chacun parle son travail, puis danse son travail, que des danseurs dansent le travail des autres, puis le leur, parlent leur travail, chantent et miment et dansent.
    J’ai été particulièrement touchée par le texte de M. Kravitz sur la naissance de sa vocation de danseur, sur son travail de danseur consistant à danser le travail et à mettre en mots devant nous son propre travail de chorégraphe du travail.
    une belle interrogation, dont on sort en se questionnant sur son travail.

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