Novéquilibres : fête du travail

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À l’occasion de l’exposition (Be)au boulot, le compositeur Nicolas Frize a proposé un lieu et un temps d’expression partagés sur le thème « être sujets dans son travail »(1). J’ai assisté à l’une des deux stimulantes soirées-concert le 20 avril dernier, et suis ravie de la partager justement le jour de la fête du travail.

Entrée en poésie

Dans la grande salle en sous-sol de la Maison des Métallos, sont parsemées des tables, des chaises, des écrans, des …dispositifs et objets étranges, parfois indéfinissables. Pour cette soirée laboratoire festive sur ce que signifie le travail à la Maison des Métallos, nous sommes invités à nous asseoir, mais aussi à circuler librement dans l’espace de la pièce : du coin-thé à une mystérieuse photocopieuse, en passant par les pupitres où sont exposés en libre service des numéros du journal collectif et proliférant Travails (2), un coin librairie (« on a toujours besoin d’un livre »)… et j’en passe. Un petit garçon d’environ deux ans prendra Nicolas Frize au mot, et se promènera tranquillement au gré de sa curiosité au cours de la soirée, même pas inquiété par l’atmosphère tamisée de cet antre merveilleuse lorsqu’évolue le fil sonore d’un solo de violon. Plus tard, pendant que notre hôte commente un enregistrement de bruits et de sons d’une salle d’hôpital, l’enfant se promènera encore à travers le mobilier, tournant la tête en un mouvement régulier telle une girouette tranquillement observatrice, une pelle et une balayette pendues nonchalamment au bout du bras. Véridique. D’autres moments de poésie (plus calculés mais non moins jubilatoires) nous ont été offerts à plusieurs reprises par un personnage au sourire lunaire(3) traversant la salle les deux mains chargées d’instruments insolites, clinquants ou frissonnants. Il faut savoir accueillir les moments de poésie, les petits bonheurs de l’instant présent.

Une expérience collective et participative

Nicolas Frize, impassible en apparence, pilote la soirée en suivant un canevas très ficelé, qui laisse place à des moments d’ouverture : les musiciens et chanteurs sont professionnels et ont tous des partitions (parfois à l’image des instruments improbables qu’ils utilisent), mais ils peuvent également prendre la parole au même titre que le public lorsque chacun dans la salle est invité à s’interroger : « quand vous travaillez, utilisez-vous votre corps ? réfléchissez-vous ? est-ce que vous bloquez votre respiration ? Ecoutez-vous dans votre travail ? Comment se manifeste la précision ? Quels sont les métiers dans lesquels on coopère ? Etes-vous une fonction ou un sujet au travail ? ». De même, si des lectures sont programmées par tel ou tel intervenant, d’autres sont lues par des personnes du public à qui des enveloppes ont été aléatoirement distribuées dans la salle. Ainsi, j’ai été invitée à lire l’une des contributions d’un groupe d’enfants dont les réactions avaient été sollicitées en amont. Nous serons collectivement incités à interpréter des concerts éphémères et participatifs : soit en improvisation libre, les instruments à disposition étant des feuilles mortes posées sur les tables, soit l’instrument et la partition mixés en une feuille de papier à déchirer selon une ligne brisée transversale : c’est très court mais le niveau de compétence musicale est accessible à tous, l’expérience, l’inventivité et l’humour sont partagés.

L’expérience sensible du travail

Des moments de silence sont également proposés. Sans support pour l’imagination, je me prends à écouter le silence et tous les bruits qui l’envahissent en douce. Lors de séquences de travail filmées mais sans bande son, je me prends à recréer les sons. Je tolère très bien l’absence des bruits de l’usine ! En revanche, je suis un peu frustrée de ne pas entendre le bruit du rabot sur le bois du luthier, mais je le reconstruis mentalement par le souvenir de l’extrait de film qui m’avait inspiré un précédent article sur l’intelligence du corps. Il me revient même aujourd’hui le souvenir du bruit du marqueur de mon père qui chuintait de son bureau à ma chambre, dans le silence du soir (et que j’avais pris un instant pour une respiration inquiétante : concepteur rédacteur publicitaire, il traçait à grands traits le croquis d’une annonce en cours d’élaboration.). Pour rendre visible la part du travail qui ne l’est pas, un film montre le geste gracieux des mains d’un conducteur d’autobus sur son volant, le repos d’une main pendant que l’autre reste vigilante; le positionnement au millimètre près de l’ongle à l’endroit précis de la tapisserie par lequel va ressortir l’aiguille de la rénovatrice du Mobilier National. Le corps intègre, anticipe, participe au travail.

 

La soirée nous a fait vivre le travail comme un moment d’expérience individuelle, collective, partagée, sensorielle, évolutive, émancipatrice, jubilatoire. Hormis les dernières minutes d’une pièce musicale résolument contemporaine(4) censée illustrer la concentration, les trois heures et demie (pause sandwich comprise) ont été éclipsées par la découverte, la surprise, l’intérêt, l’amusement, la réflexion, l’échange et le sentiment d’inclusion suscités lors de cet événement. Autant de paramètres qui permettent une bonne qualité de vie au travail, comme je l’avais déjà traité sous la forme d’un concert de jazz dans un article précédent. Décidément, la musique adoucit les mœurs. Bonne fête du travail !

 

Lire également l’interview de Nicolas Frize.

 

(1) Egalement nom du groupe de travail constitué à la suite d’une création musicale sur le travail « dehors au dedans », pour poursuivre les entretiens qu’il avait conduits auprès de salariés sur leur lieu de travail. Yves Clot figure parmi les membres de ce groupe. « Dehors au dedans » a été présenté au festival de Poitiers « Filmer le travail ».

(2) Collectes de paroles des personnes interrogées sur leur travail. Quatre numéros sont déjà parus (un sur le corps, deux sur le langage, un sur la pause, le prochain sur le sujet). Ce journal est également gratuit et participatif.

(3) entre Harpo Marx et Tom Hulce dans Amadeus

(4) De discrètes manifestations de soulagement dans la salle m’ont fait comprendre que mon ressenti était partagé ; « faut aimer les sons… » a d’ailleurs conclu l’auteur.

 

photo sous licence creative commons – auteur : amateur_photo_bore

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