Novéquilibres : La sonorité du travail - Nicolas Frize

Novéquilibres : RH

J’ai rencontré Nicolas Frize suite à la soirée laboratoire festive qu’il a organisée à la Maison des Métallos, et dont le questionnement et le déroulement me sont apparus en accord parfait avec la notion de qualité de vie au travail (cf l’article Fête du travail). À la fois recherche et action, projet politique et production artistique, ses dispositifs et créations apprenantes et coopératives mêlent travail, art et culture depuis environ trente cinq ans. D’ailleurs, vous et moi sommes cordialement invités à participer…

 

Dans la pièce où Nicolas me reçoit, une bibliothèque encadre un océan de moquette bleue tirant sur le turquoise sur laquelle semblent voguer, imposants, un piano à queue et une table ronde. Sur le plateau de la table, vestige d’une de ses recherches plastico-musicales pour son concert de pierres, des verres et cartons de jus de fruits témoignent de la séance de travail précédente : le groupe « être sujets dans son travail » vient de plancher sur le prochain numéro de Travails. Il y a eu un petit malentendu (le comble quand on part rencontrer un musicien !), je suis en avance par rapport à ce qu’il avait prévu. Pendant qu’il fait place nette et réapprovisionne, je ré-envisage la pièce et nous commençons notre entretien.

 

Depuis quand associez-vous le questionnement sur le travail et vos créations artistiques ?

Depuis toujours. J’avais dix-huit ans en soixante-huit. J’ai toujours eu beaucoup d’intérêt pour les métiers, les travaillants, mais aussi les lieux de travail, les outils, les relations. Je composais déjà. J’ai très vite été curieux des sonorités liées aux différents corps de métier. Les sons font émerger une richesse insoupçonnée et rarement perçue des savoir-faire liés au travail.

Comment procédez-vous ?

Il y a une première phase de recherche qui est de l’observation : je me rends sur le lieu de travail et j’enregistre les sons, les ambiances, les activités. Ce travail de mémoire sonore doit être méticuleux, renseigné… alors j’essaie d’isoler les sources, de bien les différencier dans les enregistrements afin d’éviter des prises de sons généralistes et confuses – dans un atelier, si on n’y prend garde, les bruits se mélangent vite et plus rien n’est compréhensible ni ne fait trace !

Je fais réécouter ensuite leurs enregistrements aux personnes concernées. Autant un profane ou auditeur non averti est rapidement perdu dans ces captations, autant un professionnel du métier décrypte facilement les sons, les reconnaît et les apprécie, distingue les rythmes, les timbres, les silences, les acoustiques de chaque poste de travail. Leur écoute m’instruit : à l’oreille chacun m’explique son travail, ce qu’il faut entendre, comment interpréter les prises de son. En retour jaillit pour eux une belle prise de conscience de leur propre activité : avec la distance de l’écoute différée, ils découvrent des parcelles de « réel », de leurs propres savoir-faire, s’enrichissent d’une découverte de leur propre milieu. C’est ainsi que des médecins ont découvert comment ils s’adressaient à tel ou tel patient, que des ouvriers de chez Renault ont réalisé qu’ils savaient distinguer à l’ouïe le bruit de deux pilons distincts, que des marins pêcheurs ou des charpentiers ont formalisé le rôle de l’audition dans leur métier. J’aurais mille exemples qualitatifs !

En effet, souvent, les personnes sous-estiment ce qu’elles font intuitivement dans leur travail, alors que cela traduit pourtant une valeur professionnelle.

Absolument. Tous les gestes, toutes les paroles, toutes les attitudes ont leur importance. Elles ont toujours un fondement subjectif qui leur confère une valeur. Il faut absolument les reconnaître, et chacun a la responsabilité de considérer et faire reconnaître ses propres savoirs. Souvent les personnes sont d’abord incrédules, puis elles se sentent valorisées et prennent conscience de ce qu’elles mettent d’elles-mêmes dans leur travail. Un jour, j’ai demandé à une secrétaire ce qu’elle avait devant elle. Deux stylos. De couleur différentes. Elle m’a expliqué un peu à reculons à quoi ils servaient. Nous avons découvert ensemble qu’elle avait toute une stratégie, très personnelle, à la fois sensible et très efficace pour prendre en compte et traiter les différentes données qui passaient par elle, selon l’émetteur, le destinataire, le vecteur d’information, etc. Lors des entretiens, les gens prennent conscience de leur propre ingéniosité, de leur capacité à faire facilement avec leurs propres astuces ce qu’un autre ne parviendrait pas à appréhender. Et puis on rencontre toutes sortes d’outils de travail inconnus. Cet instrument par exemple (cf photo ci-dessous) sert à des mécaniciens automobiles pour écouter les entrailles des parties d’un moteur, la bielle, les culbuteurs, les pistons, et donc vérifier à l’oreille le bon huilage, le bon mouvement, la régularité. Vous collez votre oreille dans la petite coupelle de bois d’un côté, la pointe de l’outil est posée sur tel ou tel endroit de la pièce fabriquée, et voilà un stéthoscope industriel de grande précision.

Novéquilibres : outil

Il y a donc une phase d’entretiens après les enregistrements. Et le concert dans tout ça ?

À la fin. Les entretiens sont un moment capital pour échanger, prendre conscience, apprendre mutuellement. Cela peut prendre du temps mais conduit nécessairement à la création d’une oeuvre musicale donnée en concert sur les lieux. Je compose avec la matière que j’ai recueillie, avec la participation des travaillants et surtout leur implication. Et parfois je crée même les instruments avec eux, comme à la manufacture de Sèvres. S’ajoutent des instrumentistes et chanteurs professionnels, toujours présents dans la phase finale des concerts publics.

Et le groupe « être sujets dans son travail », qui en est à l’origine ?

Il est né à l’issue d’une création pour orchestre, voix et projections vidéos, créée en 2008 et intitulée « Dehors au dedans » sur le thème de la subjectivité du travail, de l’approche sensible du métier. Elle a été nourrie de plus de  soixante-dix entretiens auprès de salariés de quatre entreprises d’Île de France, qui m’ont ouvert à une réflexion inédite; il ne fallait pas en rester là. Je m’étais déjà rapproché d’Yves Clot, Jean-Pierre Burdin,  Damien Cru ou Andrée Bergeron, directement concernés par le thème du travail, mais aussi d’amis comme le graphiste Gérard Paris-Clavel. Nous avons décidé de poursuivre ces entretiens et de produire un journal. L’idée était de mettre en valeur la parole des travaillants en créant une parution thématique, gratuite, collective et proliférante ! Nous transmettons à des volontaires la passion et le virus de la rencontre sur des lieux de travail, donnons quelques indications pour passer l’entretien, et proposons des lignes éditoriales selon les numéros à venir, afin que certaines des questions posées y ait trait. Nous nous réunissons ensuite en comité de rédaction pour sélectionner les extraits, rédiger l’édito, penser la mise en page.

Que faut-il faire pour participer ?

Il suffit de contacter Julie Gonzalez aux Musiques de la Boulangère par mail : museboule3@wanadoo.fr. Nous serions heureux que d’autres nous rejoignent !

Valorisation, subjectivité, corporalité, lien social, collectif de travail et transformation culturelle sont bien des problématiques de qualité de vie au travail. Mais que faites-vous pour votre qualité de vie au travail ?

Comme certains, je travaille trop. Pour entretenir le rapport au désir, j’ai imaginé ménager des sas entre chacune de mes activités distinctes. La méthode consiste à sortir d’un rendez-vous, à bien prendre le temps de quelques notes, un court temps de décompression, au calme, avant d’engager un  nouveau rendez-vous ou un nouveau travail, qui lui, doit arriver après un instant d’attente (sans précipitation ni enchaînement). C’est comme ça que chaque chose est désirée. Mais bon, c’est un idéal !

 

À très bientôt, sûrement ! Merci Nicolas.

 

photo sous licence creative commons – auteur : novequilibres

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