La vie en tranches – 2

Novéquilibres : la vie en tranches deuxième partie

Continuons cette exploration du temps lors d’une tranche de vie d’une maman qui travaille, et d’un enfant qui ne l’oublions pas, travaille aussi ! Résumé de la première partie : Constance a pu concilier tant bien que mal un rendez-vous médical pour son fils, et leurs emplois du temps respectifs. Ils sont à présent dans le couloir d’attente de l’hôpital Avy de Van Touha.

[../..] Une sonnerie de portable retentit. Fort. Une grande blonde chevaline répond. Fort. Son fils, adolescent, assis à coté d’elle, trafique on ne sait quoi silencieusement. Constance réalise qu’ils sont là depuis un moment.

— ALLÔÔÔ ?

« Grmpf. On va avoir droit à la conversation !» pense Constance en silence, posant son regard au sol. Clément l’a déjà, le regard au sol. Il est remarquablement immobile depuis le début. « Il est chouette, quand même » savoure-t-elle, reconnaissante.

— OUIII… NON JE SUIS À L’HÔPITAL AVY DE VAN TOUHA, LÀ… NON JE NE SERAI PAS LÀ, JE SERAI DANS L’AVION… DITES-LUI QU’IL PEUT M’APPELER À 9 HEURES, SINON À 11h1/2… OUI À 9 HEURES, SINON À 11h1/2 PARCE QUE JE SERAI DANS L’AVION, J’AI UNE RÉUNION DEMAIN… [../..]… OK, ON FAIT COMME ÇA, AU REVOIR.

« ouf, ça n’a pas duré trop longtemps… pense Constance.»

— NOOOOOOON MAIS QU’EST-CE QUE TU VEUUUUX ? reprend-elle

« Chkrompf. Elle est encore réveillée.»

— ON JOUE AUX DEVINETTES ? répond son fils avec le même timbre de voix et le même volume sonore.

« Ca va passer, ça va passer », se raisonne Constance mentalement.

— OH NON, LAISSE-MOI TRANQUILLE, J’ÉTAIS BIEN, LÀ, T’AS RIEN A FAIRE ? glousse la grande jument blonde, la bouche grande ouverte.

— HI HI HI !!! ALLEEEZ… EST-CE QUE C’EST À DROITE DU TABLEAU ? insiste le fils.

— OH LÀ LÀ ! BON. HEU… JE SAIS PAS.

— ALLEEEEEZ-EUUUUU, MAMAAAAAN…

— MAIS JE SAIS PAS, PEUT-ÊTRE. IL Y EN A AUSSI AILLEURS !

Etc.

Il doit s’agir d’un jeu de devinettes. Les autres personnes, impuissantes comme Constance et Clément devant cette invasion sonore, continuent leurs occupations et inoccupations tant bien que mal. Quelques minutes plus tard, Constance perd patience :

— Viens, Clément, ça s’est libéré là-bas, on va s’éloigner un peu, chuchote-t-elle, ramassant – calmement mais avec détermination – tout leur barda.

— Nooon, ils vont s’en apercevoir murmure-t-il, le regard et le ton réprobateurs.

— Et alors ? C’est pas grave ! Tu arrives à écouter ta musique, toi ? Viens ! Insiste-t-elle.

Et les voilà réinstallés un peu plus loin dans le couloir. Les voix sont toujours présentes mais leur volume est atténué. Clément sort son téléphone mobile et commence à pianoter. Constance soupire, la fatigue commence à la gagner. Clément perd patience à son tour.

À voix basse, comme il sait faire. Coudes et fessiers plus toniques, il teste différents points d’appui sur son siège :

— Non mais c’est pas vrai ! J’en ai mmmmarre !! J’m’ennuiiiie, chuis fatigué, pu…

— Wouow wouow wouow, du calme ! rétorque fermement Constance, toujours à voix basse. « Regarde, ça s’éclaircit, on était les derniers de la liste, on passera les derniers, ça fait pas un pli ». Puis, plus encourageante : « Ça va pas tarder. Regarde, elles, elles sont avec l’autre médecin. La nôtre vient de passer. On passera après ceux qui attendent en ce moment dans l’autre cabinet de consultation. (Une demi-heure au mieux, quoi ! soupire-t-elle mentalement) ».

Il était presque dix-neuf heures…
Après un moment, Constance évacue aussi son indignation : « c’est quand-même dingue. Je me demande comment ils s’organisent. Elle m’avait dit qu’on me donnerait un rendez-vous tôt et que je passerais tard. Est-ce qu’ils bourrent les rendez-vous aux mêmes heures parce que certains ne viennent pas ? »
Et elle se met à ressentir physiquement ce ras-le-bol, au bord de l’angoisse, le bout du bout du plus rien à faire et pense à Clément… entre l’orthophonie, la psy, les consultations d’hôpitaux, les devoirs…
Miracle : à dix-neuf heures quinze, le couloir est vide, les assistantes passent encore devant eux mais habillées en civil, une seule reste en blouse. L’orthopédiste attend nos patients patients, debout à la porte du cabinet de consultation, les gratifiant d’un sourire et d’un regard qu’elle leur adresse depuis quelques uns de ses passages a remarqué Constance. « Elle doit être consciente qu’on attend depuis … bon sang… deux heures ! »

—  J’étais à l’heure jusqu’à seize heures. dit-elle alors qu’ils s’apprêtent à entrer. J’avais même de l’avance ! J’ai dû attendre les rendez-vous suivants. Son assistante acquiesce. Et puis, deux rendez-vous, trois même (elle interroge l’assistante du regard qui acquiesce encore) ont pris plus d’une demi-heure chacun. Sinon j’ai passé dix minutes avec chacun des précédents.

—  Comment ça se passe en fait ? lui demande Constance puisqu’elle en a l’occasion.

—  Hé bien quand ça va, pas la peine d’y passer trois heures, mais là il y a eu des cas difficiles. Vous savez quand vous annoncez qu’il faut opérer, les gens posent des questions, ils veulent en savoir plus… et quand ils sont déjà passés par d’autres médecins, il faut tout reprendre, comprendre, convaincre, ce n’est pas toujours facile à accepter.

À ce moment, toute l’impatience de Constance s’éteint comme une flamme coupée de son alimentation en gaz.

— Vous avez raison, répond-elle, imaginant un verdict affolant délivré en cinq minutes et des patients qui ressortent avec leur désarroi et leurs doutes.

Elle s’efforce de ne pas s’imaginer avec Clément dans ce cas de figure. C’est bien la moindre des choses de prendre du temps avec des cas difficiles. C’est tout simplement très professionnel.
Là-dessus, après dix minutes de consultation (tout allait bien pour Clément), ils font la fermeture du service. Constance reprenant rendez-vous pour un prochain contrôle – qu’elle a tenu à négocier à six mois au lieu de trois – interroge l’assistante qui semble d’une ancienneté respectable :

—  Et vous, vous terminez à quelle heure ? (Il est dix-neuf heures trente.)

—  Oh ! Aujourd’hui, ça va, je suis là jusqu’à vingt heures. Mais parfois il y a trois, voire quatre heures supplémentaires. Moi ça va, je n’habite pas loin.

— Ces heures sont payées en heures supplémentaires ? hasarda Constance.

— Nooon, répond-elle en souriant aimablement. Mais on a une cadre qui est très sympa. Ça dépend des cadres aussi, la nôtre nous laisse récupérer nos heures.

De retour chez eux, Constance arrange des restes en guise de repas du soir, le papa a mis la table, la petite vient demander de l’aide pour ses devoirs… Et Clément va encore se coucher à vingt trois heures.
…Tant qu’on a la santé !

 

Constance travaille, Clément travaille, son père(1) et les autres patients aussi(2). Quant au personnel de l’hôpital, il est décrit dans son quotidien de travail. Cette rencontre collective montre que la concordance des temps reste un élément grammatical bien complexe de la vie humaine : rythmes, intérêts, priorités sont des éléments individuels a priori légitimes, et à accorder au pluriel. Les temps d’attente incompressibles sont à considérer comme de précieux sas de décompression, et aussi une occasion de prendre du recul, d’observer, d’être attentif, présent à soi-même comme à ceux qui nous entourent.

 

 

(1) Je regrette de ne pas lui avoir trouvé de nom significatif. Auguste, Honoré, Aimé, ne convenaient pas. J’ai hésité pour Modeste, mais cela pouvait être injuste en regard de la journée qu’il venait de passer… dans le doute j’ai opté pour « le papa », qu’il ne m’en tienne pas rigueur ! Intéressant, l’orientation de ces prénoms masculins et féminins…
(2) qu’ils soient rémunérés ou non, en emploi, en recherche d’emploi, à l’école…

photo sous licence creative commons – auteur : left-hand

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