Novéquilibres : Temps travaillé et temps libre, un même temps ?

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A la journée « Quel travail voulons-nous ? » organisée par Radio France au théâtre du Rond-Point, j’ai été frappée par cette notion étonnante qui se dégageait de l’une des conférences : le temps libre dans le temps de travail.

A temps densifié, travail pesant

Yves Clot raconte son intervention dans un cabinet de consultants : au  moment du passage aux 35h, les dirigeants et les salariés ont négocié les R.T.T. en considérant que le temps de travail devait donc être plus productif, plus dense, pour compenser les 4h de travail « perdues » dans la réforme.
Oui, mais : quelques années ont suffi pour rendre le travail tellement dense durant les heures de travail, tellement complexe et intense, que leurs heures de temps libre se sont transformé en 3 temps distincts :

  • Un temps après le travail, qui sert à l’oublier, à s’en extraire mentalement, psychiquement, émotionnellement,
  • Un temps de liberté effective,
  • Un temps pour, comme il le dit, « prendre une grande respiration avant de se remettre en apnée » c’est-à-dire, un temps pour se préparer à le remise au travail, à se replonger dans le travail.

Ce psychologue du travail nous explique à la suite de cet exemple, que le temps dépend de notre perception, et qu’un temps de travail trop dense, trop stressant, va déborder sur le temps libre, parce que nous ne laissons pas notre tête, nos émotions et nos difficultés au bureau quand nous en sortons : toutes les émotions refoulées, les stress, les tensions, restent avec nous et polluent nos temps de repos. Pour Yves Clot, c’est dû à la disparition progressive du temps libre dans le temps de travail. Et qu’est-ce que c’est que ce temps libre de travail ?
Et bien, c’est le temps de prendre un café et de discuter d’autre chose que de votre dernier dossier en cours, pendant cette pause ; c’est le temps de prendre une cigarette et de la fumer sans se dire « je dois rendre ma synthèse dans une heure ! » ;  prendre le temps de déjeuner dehors ou en tout cas, pas devant son écran d’ordinateur, le temps de savourer le moment tel qu’il se donne à vous ; c’est aussi le temps de s’interroger sur son travail, de prendre du recul, d’être créatif, de discuter avec vos collègues, de vous poser la question sur vos méthodes et vos outils, etc…

Yves Clot nous raconte à quel point ces temps de liberté manquent désormais dans les entreprises. Non seulement le travail intensifié et stressant, sans pause ni recul, empoisonne le temps libre restant (qui de ce fait n’est plus un temps libre, mais un temps adjuvé au temps de travail au 2 tiers), mais de plus, il empêche la remise en cause des modes de travail, et donc le changement et l’adaptation du travail aux hommes.

Instaurer à nouveau du temps libre dans le temps de travail, du temps de respiration, de pause, de réflexion, donnerait du recul aux entreprises, leur permettrait de se remettre en cause, de devenir plus créative et donnerait la place prépondérante aux salariés.

Et donne du sens au travail que nous entreprenons.

Le temps libre, un temps empoisonné ?

Moins nous avons de temps libre au travail, plus nous ressentons ce poids du travail dans nos vies, et plus nous nous retrouvons dans une logique de compensation hors du travail par le plaisir et l’excitation. Et cela passe souvent par des conduites addictives, voir des conduites à risque. Mais aussi des conduites de forte consommation de produits et d’objets, puisqu’il faut bien que tout ce travail serve à quelque chose.

De la même façon, on peut se sentir tellement fatigué que l’on s’écroule devant sa télé. Qui n’a pas ressenti cet épuisement de la journée et de la semaine, cette envie de ne pas réfléchir, de ne plus penser, de se poser sans stresser.

Cette fatigue vient du fait que le temps libre dans le travail est la coresponsabilité de l’organisation et de chaque salarié. L’organisation doit prévoir du temps libre dans le temps de travail, mais chacun doit s’octroyer un temps de respiration : le mauvais calcul est de se dire « je me reposerai plus tard« . Contrairement à ce que nous imaginons, le temps ne se rattrape pas, il faut relâcher régulièrement la pression dans la journée. « Une journée n’est pas une course de 100m. » et nous avons des rythmes naturels que nous devons respecter.

Comment utiliser intelligemment son temps libre hors travail ?

L’exemple de Mamie Nova

Ce que propose l’homme politique et économiste Pierre Larrouturou ? La semaine de 4 jours à la carte. Il développe l’idée que ces 4 jours suffisent au temps de travail et que le temps libre dégagé soit en conséquence, véritablement libre : coupez les portables, internet et pas le moindre rendez-vous d’affaires, vos 3 jours seront des jours de liberté pleine et entière.

Il raconte comment l’entreprise Mamie Nova est passée à la semaine de 4 jours au moment de la négociation sur les 35 heures. Bien que les cadres et dirigeants travaillent bien plus, ils ont seulement 4 jours de travail et la journée en plus est un cadeau qu’ils se font chaque semaine. Cela leur permet non pas simplement de décompresser et de sortir du travail, mais aussi de profiter et de  choisir des loisirs inédits, se découvrir de nouvelles passions ou de profiter pleinement d’un temps de qualité avec leurs conjoints, leur famille, leurs amis. Ainsi l’exemple de ce cadre, qui refuse un rendez-vous le vendredi, car c’est un de ses jours de repos et qu’il va faire du canoë avec son épouse : cette journée lui permet, non simplement de se reposer, mais de redonner de la vivacité, car du temps de qualité, à sa relation conjugale et familiale.

Et vous, dans votre travail ?

Vous est-il déjà arrivé de travailler avec une équipe qui ne prend pas de temps libre du tout pour respirer ? J’ai travaillé dans un service où les salariées mangeaient en travaillant. Comme nous devions pointer pendant 20 minutes minimum lors du déjeuner, elles pointaient, sortaient acheter un déjeuner ou descendaient celui qu’elles avaient amené et mangeaient en 20 minutes maximum . Puis elles retournaient travailler le plus vite possible, pour partir le plus tôt possible. Nous travaillions à coté d’un parc superbe et personne ne sortait manger dehors son sandwich, même lorsqu’il faisait beau et chaud.

Et vous, quel temps prenez-vous pour déjeuner, vous poser, boire un café, discuter avec la personne à qui vous amener un dossier ou qui vous demande une copie ? Prenez-vous le temps de demander à vos collègues comment ils vont ? S’ils ont vu le dernier film de Woody Allen ? Comment vont leurs enfants ou leurs parents ? Parlez-vous de votre travail uniquement ? Pouvez-vous respirer dans votre travail, ou bien travaillez-vous « en apnée » ? Quelle qualité de vie au travail vous accordez-vous ? Existe-t-elle ? Quelle est sa forme ?

 

Pour aller plus loin :

 

Cet article est le fruit de la collaboration entre Olivier Hoeffel et Emmanuelle Lewartowski.

photo sous licence creative com

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