La vie en tranches – 1

Novéquilibres : la vie en tranches première partie

L’articulation des temps est une problématique constante, dans la vie privée comme dans la vie professionnelle. Or, on n’en a qu’une de vie ! Il faut donc encore articuler ces deux faces, ou plutôt ces deux plans de la même vie. Cette vie unique doit en outre composer avec d’autres vies uniques puisque l’homme est un animal social. Composer, car chacun a des rythmes et des besoins de temps différents. Encore un niveau d’articulation. De plus, les actions sont à mener en un certain temps, pas toujours prévisible (mais si possible en vitesse s’il vous plaît). Heureusement, les TIC(1) sont là pour comprimer l’espace et gagner du temps… ou en consommer davantage par les possibilités qu’elles offrent, et les réglages voire les temps « morts » qu’elles nécessitent.

Dans ce contexte mouvant et complexe, les temps d’attente sont mal vus. La capacité d’organisation fait figure de compétence maîtresse, et ses manquements engendrent une immanquable culpabilisation. Or, les humains ont besoin de temps de latence. Observation, réflexion, prise de conscience, remise en question, pensée, imagination, innovation prennent du temps et nécessitent des temps de repos. Cela commence dès l’enfance, vous savez ? ce temps d’ennui qu’il faut préserver aux enfants, les temps de pause qu’on s’attache à conserver dans le travail, les temps pour soi dans la vie courante, les temps libres dans le travail...

Je vous propose une chronique en deux épisodes mettant en scène des personnes dans une situation d’attente incompressible, une occasion de « tuer » le temps en toute bonne conscience. Ces textes sont issus d’une tranche de vie de personnes réelles. Merci à elles de m’avoir autorisée à relater une petite partie de leur histoire.

Clément doit honorer une visite de contrôle au service orthopédique de l’hôpital Avy de Van Touha. Lui et sa mère, Constance, savent que ce rendez-vous les monopolisera un temps certain. Inégalement résignés, ils prévoient, chacun, de quoi occuper intelligemment ce prévisible et incompressible temps à perdre : la mère un livre, le collégien un cours d’anglais… sa bête noire mais il a un contrôle le lendemain.

La dernière fois, on les avait oubliés et pris très en retard. Pour cette fois, l’orthopédiste leur avait dit « de toutes façons, ils vont vous donner un rendez-vous à quinze heures et vous ne passerez pas avant dix-huit, dix-neuf heures ». Effectivement, le rendez-vous est fixé (par courrier électronique) un mardi à quinze heures quarante.  Constance se prépare à écrire un mot au CPE(2) du collège, spécifiant, comme toujours, qu’elle fait au mieux pour concilier le temps scolaire et le calendrier quelque peu rigide des consultations hospitalières. Plus tard, elle est conviée à une réunion professionnelle pour ce même mardi après-midi. Elle demande – et obtient assez rapidement, toujours par mail – le recul de l’heure du rendez-vous à l’hôpital à dix-sept heures vingt. Magnifique ! Elle pourra participer à la première partie de la réunion, et Clément ne ratera plus que son dernier cours. Correction du mot d’excuse illico. Ouf, c’est réglé.

Mardi. Partie avant la fin de la réunion, comme prévu, Constance rejoint Clément à la maison et ils partent ensemble à l’hôpital. Chargés du corset, des radios, de leurs dossiers, cours, livres, ils arrivent l’une ébouriffée, l’autre les yeux cernés et souriant à l’envers, après avoir erré dans le labyrinthe des déviations pour travaux, à l’intérieur de l’hôpital. A l’accueil, Constance remarque que leur rendez-vous est le dernier de la liste. Ils sont invités à attendre « au milieu du couloir, on viendra vous chercher ». « Il y a beaucoup de retard ? » hasarde Constance. « Je ne sais pas du tout » lui répond la dame de l’accueil, dont le ton et l’expression du visage sont un peu affolés mais se veulent attentionnés,  probablement du désarroi, comme expliqué dans notre article La qvt dans les urgences. Constance ne se fait néanmoins aucune illusion en découvrant les rares places assises de part et d’autres dudit couloir.

— Combien de temps on va attendre ? demande Clément.

— Ecoute mon chéri, j’ai vu que nous étions les derniers de la liste, lui dit Constance, comptant sur la capacité de son fils à déterminer comme elle le temps d’attente à l’aune du couloir : long.

— Pfff, on va encore y passer la soirée ! N’importe quoi !

— Tu sais, c’est pas toujours facile à réguler, entre les rendez-vous qui prennent du temps, ceux qui n’arrivent pas à l’heure, après ça fait des embouteillages…

Mais Clément sourit toujours à l’envers. Ils s’installent. L’enveloppe des radios glisse à leurs pieds. Constance fourre le sac contenant l’encombrant corset aux motifs psychédéliques sous sa chaise, ramasse l’enveloppe, la cale contre son sac. Il fait chaud. Leurs vêtements s’accumulent sur leurs dossiers de chaise. Elle investit un siège de plus.

Comme s’il fallait prendre corps avec les lieux, ils s’immobilisent quelques minutes, adossés à leurs chaises, régulant leur respiration, observant plus ou moins discrètement l’assistance, écoutant la résonance des bruits : grincement de roues sur le sol, babils et déclarations candides d’enfants, voix sourdes de parents, échanges divers du personnel, appels des patients suivants, passage éclair des médecins d’une salle de consultation à l’autre, claquements de pas décidés, etc. Mais ce temps de pleine conscience(3) ne dure pas. Clément a dégainé son cours d’anglais presque instantanément. Constance, elle, sort son livre – et de sa torpeur – au bout de dix minutes. « Controverse sur Courbet et l’utilité de l’art – Zola, Proudhon… j’ai fait fort ! », se dit-elle. Après tout, autant se remettre dedans à fond, ça passera plus vite. Elle feuillette rapidement les quelques pages précédant celle repérée par son joli marque-page, micro-détail d’un tableau d’Odilon Redon : « Frises de fleurs et baies ». Puis elle pousuit sa lecture.

— Maman, ça veut dire quoi classmates ?

— camar…

— Oh – mais il faut mettre le present perfect – pfff – pourquoi ? – c’est comment ? – non mais j’en ai marre, c’est quoi ça ? I mmmm’énervent ! Laisse tomber… égrène-t-il en modulant du grave à l’aigu une voix basse – et non moins clairement expressive – d’agacement de provenances multiples.

— …

Visiblement le cœur n’y est pas. Peu importe. Nous avons le temps pense Constance. Il équipe ses oreilles de leurs prothèses musicales, et elle reprend sa lecture.

BAOUM !

— OOOOOUUUUUUIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIN !!!!

— Oh !! Arnaud !

Tordant le cou, le regard de Constance se porte sur la droite, contournant Clément. Celui-ci emboîte la pose.

Une Mc Laren de compétition agonise à terre. La roue tourne fou, hagarde, comme stupéfaite de se retrouver en altitude. Accroupie, une mère désarnache et libère son petit habitant qui hurle à tue-tête. La paume de la main maternelle enveloppe le côté du crâne ayant supposément contacté le sol. La main s’ouvre, ni blessure ni rougeur. Plus de peur que de mal. Pendant que la mère fait les cent pas pour calmer le bébé, l’aîné probablement auteur d’une maladresse initiale entame une conversation prétendument anodine en souriant, dans l’espoir de tromper son monde, et surtout sa propre angoisse. Il se cale entre les genoux de son père, assis, qui tempère habilement la catastrophe, auprès du garçonnet comme auprès de sa mère. Bravo et merci pour l’assistance.

Bon. Est-ce que je reprends les théories de Proudhon sur l’art ? s’interroge Constance. Bof…

Elle opte pour reprendre la pause décontractée du patient patient patientant. Et reprend l’examen de leurs co-patientants. Il y en a un peu moins. Une jeune fille presqu’en face d’eux, s’enquiert de leur horaire de rendez-vous : elle est surprise qu’une des assistantes ait appelé une personne arrivée après elle. Constance lui explique spontanément qu’il y a plusieurs médecins, et que chacun consulte alternativement dans deux salles. « Ca brouille les pistes », plaisante-t-elle. La jeune fille sourit, rassurée. Puis elle s’adresse gentiment à une dame deux sièges plus loin : « Je la prends ? ». La dame resserre une enveloppe (les radios, probablement) contre elle en faisant non de la tête. Le sourire de la jeune fille s’estompe instantanément laissant place à une expression un peu surprise. Sont-elles ensemble ou non ? Qu’y a-t-il dans cette enveloppe ? Est-ce la grand-mère ? Mais Constance ne cherche pas plus loin : « ‘pas de quoi ouvrir une enquête » songe-t-elle.

Puis elle lève le nez. Quelques carreaux du faux-plafond sont remplacés par des plaques lumineuses arborant des papillons sur fond vert et bleu. « Ca, c’est bien vu ! » se dit-elle. « Ils savent bien qu’on attend des lustres dans ce sas obligatoire, et qu’à un moment on va lever les yeux au ciel, par ennui ou exaspération. Tomber sur des motifs et des couleurs apaisantes… Charmante attention, probablement étudiée en première intention pour les bébés dans leur poussette (quand ils y restent). » Elle fixe un moment le bleu, le vert, les papillons…

Quelques dizaines de minutes passent encore. [../..]

 

la suite la semaine prochaine

 

(1) Technologie de l’Information et de la Communication

(2) Conseiller Principal d’Education

(3) Voir notre article Vivre en pleine conscience

 

photo sous licence creative commons – auteur : left-hand

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