Les supra réal héroïnes

Novéquilibres : Les supra réal héroïnes
Toutes sortes de formes de fiction nous font rêver, fantasmer ou tout simplement nous distraire avec des personnages hors du commun, des héros au superlatif :  des super héros, plus souvent au masculin qu’au féminin. Et si, en juste conscience du quotidien autour de nous, émergeaient des héroïnes encore plus fantastiques que les 4 fantastiques, des héroïnes qui méritent qu’on s’intéresse particulièrement à leur Qualité de Vie au Travail et à leur qualité de vie ?

 

Les super-héros en pointillé

Bon nombre de super-héros ont une double vie : celle qui fait principalement l’objet des histoires et celle d’une vie très tranquille. Je prends quelques exemples : Zorro qui dans une vie beaucoup plus paisible et confortable est Don Diego de la Vega. Zorro, comme Superman, Spiderman et autres super-héros à double vie sauvent la veuve, l’orphelin, les sans défense contre les méchants avec leur talent qui leur est propre. En tant que super héros leurs auteurs ont eu l’idée lumineuse de leur offrir des temps de récupération, des temps de vie « pépère ». Je ne veux pas leur faire de mauvais procès mais je ne pense pas que leur motivation était de porter de manière sublime ou subliminale l’idée de la QVT et de la qualité de vie auprès des personnes qui s’intéressent à leurs œuvres.

Constatons donc que la fiction offre aux personnages au top du top de la race humaine, voire surhumaine, à la fois une vie super-vitaminée, en pointillé, et à la fois une vie cool pour ce qui constitue la plus grosse partie de leur vie. Il en est de même pour notre héros de fiction national Astérix qui, en-dehors de quelques occasions de faire appel à sa gourde de potion magique pour repousser quelques tentatives vaines de s’attaquer à son village, y déambule tranquillement, pratique les joies simples et ludiques de la chasse au sanglier et de la fiesta avec ou sans musique suivant la bienveillance du moment accordée au barde Assurancetourix.

Des super-héros du sport, mais pas 24h sur 24

Pour passer de la fiction à la réalité, la société a fabriqué ses super-héros que que ce soit dans le domaine du sport, de la musique, de la politique, de l’économie, …
Je m’arrête sur les super-héros du sport et j’en choisis un pas du tout au hasard : Usuain Bolt, qui détient les records du monde du 100 mètres (9s58) et du 200 mètres (19s19), pour une vitesse moyenne proche de 38 km/h.
Arriver à ce niveau de performance nécessite beaucoup de travail et ses entraînements sont intenses. En dehors de la compétition et des entraînements, il se qualifie lui-même de fainéant. Selon le site nouvelobs.com, il se la coule douce à la maison (« il a embauché un pote pour faire l’homme à tout faire »), il joue aux jeux vidéos pendant des heures.

A noter quelques remarques à propos desquelles il peut être intéressant de filer la métaphore pour le monde du travail :

  • Connaissez-vous les recordmen du 400 mètres (Wayde van Niekerk) , du 800 mètres (David Rudisha), 1 500 mètres (Hicham El Guerrouj), du 5 000 mètres (Kenenisa Bekele), … du marathon (Dennis Kimetto) ? Il y a des disciplines du sport et des sportifs qui font le haut de l’affiche, alors que d’autres probablement aussi méritants et aussi talentueux sont moins vus, moins bien payés.
  • Dennis Kimetto a couru pour le record du monde du marathon à une vitesse moyenne d’environ 21 km/h. La comparaison avec la vitesse d’Usain Bolt va dans le sens du bon principe souvent oublié dans le monde du travail « qui veut aller loin, ménage sa monture »
  • Les sportifs savent se ménager des périodes de récupération sous peine de blessure et/ou de performance moindre
  • Ils savent que leur talent n’est rien sans une attention aiguë portée à leur santé, à leur hygiène de vie et à leur technicité
  • Parlons sport au féminin : connaissez-vous Florence Griffith-Joyner ? C’est la recordwoman du 100 mètres (10s49) et du 200 mètres (21s34) d’athlétisme, à une vitesse moyenne proche de 34 km/h. C’est un peu moins que le record masculin mais très largement supérieur à ce que la plupart des personnes au masculin sur terre peuvent faire. L’Olympique lyonnais a remporté la ligue des champions de football pour la 3ème fois cette saison. Vous allez me dire, « C’est de la fiction ! C’est le Real Madrid ! On aimerait bien que ce soit un club français ! Pour se consoler, on peut dire qu’on a un peu gagné puisque l’entraîneur du Real est français, notre(1) zizou national ». Pourtant, c’est bien l’Olympique lyonnais qui a gagné le ligue des champions … au féminin. Un joueur de l’Olympique Lyonnais gagne en 1 mois ce que son homologue femme gagne en 1 an. En résumé : de bien meilleurs résultats pour les femmes (difficile de faire mieux), mais beaucoup moins de notoriété et de rémunération. Il s’agit en quelque sorte ici d’une caricature de l’inégalité homme/femme.

Une société de supra-héros ?

Revenons à nos super-héros qui savent se la couler douce par moments, ou plus précisément dont les auteurs ont su leur faire se la couler douce.
Dans bon nombre de professions et de situations de vie au travail, des individus sont sans cesse à devoir faire des exploits dans leur sphère professionnelle, et quelques fois aussi dans une ou plusieurs autres sphères ou plus globalement pour faire rentrer au chausse-pied tout ce qu’ils ont à faire dans une journée de 24 heures. Autrement dit, la réalité dépasse la fiction. La fiction nous donne des super-héros et la réalité de notre société nous fabrique des supra-héros auxquels on demande plus qu’aux super-héros.
C’est quoi un supra-héros ? C’est un super-héros qui n’a plus le droit d’enlever son costume de super-héros et qui reste mobilisé 24 h sur 24h et à vie en tant que super-héros. Et pourtant, même la fiction la plus imaginative ne nous propose pas ce scénario.

Un supra-héros se caractérise aussi par une société où l’on fixe les objectifs en fonction du plus performant. C’est un peu comme si on demandait au commun des mortels de courir le 100 mètres aussi vite qu’Usain Bolt, voire de courir aussi vite qu’Usain Bolt le jour où il a explosé les compteurs. Et à ce jeu, Usain Bolt devient un looser, incapable de reproduire sa performance, en vieux papy des courses qu’il est … à son age canonique de 32 ans. D’ailleurs, il a pris se retraite sportive l’année dernière.

Les supra réal héroïnes

Parmi ces supra-héros, je veux mettre en avant ce que j’ai appelé les supra réal héroïnes. Ces femmes qui se battent au quotidien pour sauver leur fierté du travail bien fait, pour sauver des nombreux droits à être traitées à égalité avec les hommes, pour sauver leur outil de travail, pour sauver leur emploi, pour sauver leur équilibre entre leurs différentes sphères de vie, pour sauver leur santé, pour prendre soin de la santé de leur famille, pour préserver leur intimité face à certains ommes (un omme est un Homme dépourvu d’Humanité, de respect, de foi, de loi vis-à-vis des femmes et plus largement).
Parmi ces supra réal héroïnes, il y a celles qui non seulement sont isolées au travail à devoir faire exploit sur exploit pour essayer de tenir des objectifs, mais qui se trouvent dans une situation familiale où elles sont également isolées dans l’exploit d’assurer une vie décente à leurs enfants.

Invitation à porter attention aux supra réal héroïnes

Pour revenir à la fiction, vendredi dernier étaient diffusés sur France 2 deux épisodes de la série « Candice Renoir ». Dans ces épisodes, Candice Renoir (commandant de police à Sète, séparée, mère de 4 enfants) et Antoine Dumas (commissaire, son ancien subordonné, séparé, père d’un enfant en garde alternée) subissent malgré eux les conséquences d’une séance commune d’hypnothérapie qui les fait occuper pendant une journée ou deux le corps de l’autre (2).
Durant cette période, Candice Renoir dans le corps d’un homme – son chef – avec globalement une condition de célibataire, a plutôt tendance à prendre du plaisir et à profiter de cette condition.
En revanche, Antoine Dumas découvre le quotidien d’une femme devant jongler avec les innombrables actions et enjeux du quotidien, ce qui lui permet de poser un regard plus compréhensif, moins jugeant sur elle.

La chaîne M6 diffuse périodiquement l’émission « Patron incognito » (3) où un patron part à l’exploration de la réalité du travail de ses employés en occupant pour quelques heures une fonction au bas de l’échelle grimé et à leur insu. Inévitablement, cela amène le dirigeant à une prise de conscience de la réalité des conditions de travail et souvent à l’amélioration des conditions de travail et à un changement du regard porté sur les personnes cotoyées à l’occasion de cette immersion. Pendant quelques années, le réseau Anact-Aract a promu à l’occasion de la semaine de la QVT un dispositif intitulé « Vis mon travail » visant à la découverte de la réalité du travail d’autrui dans son organisation.

En 2017, nous avons conceptualisé sur laqvt.fr l’idée d’Attention Réciproque pour inviter à porter attention à autrui, individuellement et collectivement, et si possible de manière réciproque.

A l’occasion de cet article, j’invite les hommes à porter attention aux femmes qui les entourent au travail et aussi dans leurs autres sphères de vie. Une attention aux trois dimensions de l’attention réciproque : la réalité de leur situation, leur perception de la situation et leurs aspirations. Je suis convaincu que se donner du temps pour appréhender réalité, perception et aspiration d’une femme permet sans aucun doute de mieux comprendre les inégalités auxquelles elle fait face et les éventuels comportements inacceptables auxquels elle est confrontée. Cette occasion de mieux la comprendre peut donner lieu à une modification de posture et de certains comportements. Cela peut créer les conditions d’actions allant dans le sens de l’égalité professionnelle, peut-être au niveau collectif, mais déjà certainement dans la relation interpersonnelle, ce qui constitue un premier pas concret.

Je termine par une pensée de contentement : celui que ce message d’invitation à l’attention portée aux femmes vienne d’un homme. En effet, le sujet de l’égalité professionnelle a été porté la plupart du temps sur laqvt.fr par des femmes de son équipe éditoriale, et pour beaucoup par Dominique Poisson. C’est donc une occasion aussi pour moi, d’inviter de nombreux hommes à relayer ce droit et cette attente des femmes à l’égalité professionnelle, et plus globalement à l’égalité hommes/femmes dans notre société. C’est aussi une façon de dire aux femmes que ce n’est pas forcément le manque d’intérêt au sujet de l’égalité professionnelle qui fait que les hommes s’expriment peu sur le sujet, mais aussi probablement parce qu’on (4) a tendance à laisser s’exprimer les personnes qui sont les plus légitimes et les plus compétentes, en l’occurrence des femmes.

 

(1) remarquez l’emploi de la première personne du pluriel qui rime avec victoire alors que l’emploi de la troisième (et dernière) personne du pluriel rime avec échec, version « Trouvez-nous vite un coupable !
(2) quand je vous dis que je reviens à la fiction !
(3) réalité et/ou fiction ?
(4) les hommes et peut-être aussi certaines femmes

 
 

photo sous licence creative commons – auteur : Steve C

Olivier Hoeffel

Responsable éditorial de laqvt.fr Associé et responsable exécutif de Novéquilibres Associé de La Manufacture coopérative Auteur du blog lesverbesdubonheur.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.