Rapport de la DARES : Travail et bien-être psychologique

Novéquilibres : Rapport de la DARES : Travail et bien-être psychologique

La Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) a publié le 14 mars 2018 le rapport Travail et bien-être psychologique – L’apport de l’enquête CT- RPS 2016. Voici quelques points saillants pour lesquels je donne également des éléments d’analyse.

Impact du travail sur la santé mentale

Le Rapport


Premier enseignement de ce rapport : l’impact du travail sur la santé mentale (p 32) que nous reportons par le camembert suivant :

Il faut ajouter qu’environ 1 actif sur 10 se trouve dans une situation de travail très délétère pour sa santé mentale.

Mon analyse


Sur laqvt.fr, nous portons la vision d’un travail qui participe au bien-être physique, psychique et social de l’individu. En ce sens, ces résultats montrent que 60% de la population active ne bénéficie pas de conditions de travail qui influencent positivement leur bien-être.
Il y a donc cette triple nécessité :

  • s’attaquer de manière déterminée à l’amélioration des conditions de travail de celles et ceux dont le travail impact négativement sur leur bien-être.
  • ne pas se satisfaire qu’un 5ème des personnes au travail aient des conditions de travail avec un impact neutre sur leur santé
  • assurer, maintenir, et développer les conditions de travail de celles et ceux dont les conditions de travail ont un impact positif sur leur bien-être

Je renvoie à l’idée de conjuguer et coordonner une dynamique en 4 mouvements que j’ai exposée sur miroirsocial.com dans l’article Faut-il être au fond du trou psychiquement pour espérer voir sa souffrance au travail reconnue ?.
Je redonne ci-dessous ces 4 mouvements :

  • la reconnaissance des affections psychiques, leurs traitements et la prévention des RPS
  • l’amélioration de la Qualité de Vie au Travail (QVT)
  • l’implication du consommateur à travers ses choix de consommation
  • la modification du code civil pour ajouter les dimensions social et environnement dans l’objet social de l’entreprise.

Les contribuants au bien-être psychologique

Le Rapport


Ce rapport s’intéresse à une typologie de situations de travail et en quoi elles peuvent contribuer positivement ou négativement au bien-être psychique.
Il s’appuie sur les résultats de l’enquête de la même DARES sur les Conditions de travail –Risques psychosociaux de 2016 (CT-RPS 2016)

Le rapport identifie 9 grandes dimensions ayant un impact sur le bien-être psychique (en négatif ou en positif) ; 6 concernant des expositions et 3 concernant des ressources.

Les 6 expositions sont :

  • la pénibilité physique ; seul le bruit a été retenu comme indice ayant un impact sur le bien-être psychique
  • les contraintes d’organisation du temps de travail ; seule la difficulté de conciliation vie personnelle–vie professionnelle a été retenu comme indice significatif
  • l’intensité du travail
  • les conflits éthiques
  • la demande émotionnelle
  • l’insécurité de la situation de travail

Les 3 ressources sont :

  • l’autonomie
  • le soutien social
  • la reconnaissance

Le rapport donne pour chaque grande catégorie socio-professionnelle le gradient des expositions et des ressources. C’est une façon de qualifier chaque catégorie socio-prof.

La contribution du bien-être psychologique s’écrivant par la formule :

contribution = -1,82 x bruit -1,84 x mauvaise conciliation – 1,22 x intensité – 1,12 x insécurité – 0,82 x conflits éthiques – 2,10 x émotions négatives
+ 2,67 x reconnaissance + 0,21 x autonomie + 0,39 x soutien social

Le poids considérable de la reconnaissance

Il ressort de l’analyse que l’exposition qui a le plus d’incidence en négatif sur le bien-être psychique est la demande émotionnelle (1). Inversement, la ressource la plus impactante positivement est la reconnaissance.
Le rapport met aussi en évidence l’importance du soutien au niveau de la sphère privée, et surtout l’impact fortement négatif sur le bien-être psychique en situation de son déficit quand il y a un besoin. Le différentiel le plus fort étant associé entre une personne ayant un jugement négatif par rapport à sa vie privée, par rapport à celle qui aurait un jugement positif.

Zoom sur les inégalités femme/homme

Par rapport à ces 9 dimensions il apparaît clairement que les femmes, en comparaison avec les hommes, cumulent à la fois :

  • une demande émotionnelle plus forte
  • et un déficit des 3 ressources : autonomie, soutien social et reconnaissance

Elle affichent un bien-être psychologique réduit de 3 points sur une échelle de 100. Elles représentent une proportion plus forte dans la classe des personnes dont les conditions de travail dégradent leur santé mentale, alors que les hommes et les cadres s’épanouissent plus en proportion dans leur travail.
Elles sont plus nombreuses à se sentir insécurisées.

Mon analyse


La classification donnée par la DARES sur les facteurs de risque et les facteurs protecteurs à la santé mentale mériteraient d’être gravée dans les consciences pour qu’elle puisse nourrir les décisions stratégiques et opérationnelles dans les organisations.
Je note le rôle essentiel des émotions. Le bien-être psychique passant par une grande composante émotionnelle et des actions visant à réduire les causes des émotions négatives, il s’agit de promouvoir les émotions positives et de créer les conditions de leur développement par la bienveillance, la confiance, l’altruisme, l’appréciation, la gratitude, l’Attention Réciproque et la coopération.

Typologies des conditions de travail et métiers

Le Rapport

Le rapport fournit aussi des tableaux considérant un ensemble de métiers par rapport à deux typologies :

  • Typologie 1, fondée sur l’appréciation des répondants
    • les « insécurisés » (15% des répondants) : « ils sont inquiets pour leur emploi dans l’année qui vient, et ceci bien qu’ils se sentent reconnus dans leur travail »
    • les « satisfaits » (41%) : « ces travailleurs jugent que le travail contribue positivement à toutes les capacités couvertes par l’enquête »
    • les « empêchés » (17%) : « ces travailleurs n’éprouvent pas de fierté du travail bien fait, et ressentent rarement un sentiment d’utilité de leur travail et de plaisir au travail »; cela renvoie en partie à l’idée de Qualité du travail portée depuis plusieurs années par Yves Clot, Professeur de psychologie du travail au Cnam
    • les « invisibles » (19%) : « ils ont le sentiment d’un travail bien fait et utile, mais manquent de reconnaissance et n’ont que rarement la possibilité de développer leurs compétences »
    • les « mécontents » (8%) : « ils cumulent les sentiments négatifs dans tous les domaines »
  • Typologie 2, fondée sur les conditions de travail et les facteurs psychosociaux de risque auxquels les personnes se déclarent exposées
    • les « confortables » (33% des répondants) : « ils sont épargnés par la plupart des risques professionnels »
    • les « stressés et empêchés » (15%) : « leur travail est intense et sont soumis à des conflits éthiques »
    • les « isolés » (11%) : « ils manquent de soutien social et de reconnaissance »
    • les « précaires laborieux » (15%) : « ils sont soumis à de nombreuses contraintes physiques, ils craignent pour leur emploi et/ ou vivent des changements importants »
    • les « passifs » (11%) : « ils manquent d’autonomie mais ont un travail peu intense et ne manquent pas de soutien social ni de reconnaissance »
    • les « accablés » (14%) : « ils cumulent l’ensemble des risques organisationnels et psychosociaux, sauf les pénibilités physiques pour lesquelles ils se situent dans la moyenne »

La DARES considérant la deuxième typologie plus robuste, nous relayons ici les 2 tableaux suivants relatifs à la typologie 2 (le même type de tableau étant fourni pour la typologie 1 dans le rapport) :

NB : la mise en forme des chiffres (taille, gras et couleur) est un travail de laqvt.fr. Un chiffre en gras de police plus grande indique que la catégorie (ligne) est particulièrement concernée par la classe de la typologie (colonne). Par exemple 36% des travailleurs dans les professions intermédiaires ont des conditions de travail confortables, cela constituant la plus grande classe dans la typologie. Les salariés de la production, sont en premier lieu dans des conditions de précarité. La couleur définit si on est plutôt bien mieux ou plutôt moins bien que que la valeur moyenne donnée en dernière ligne (la couleur verte a été représentée uniquement pour la première colonne de chiffres). Par exemple, 45% des cadres ont des conditions de travail favorables, ce qui est plus que les 34% pour la moyenne des travailleurs (en vert). 40% des agriculteurs sont dans la précarité, ce qui est plus que les 16% pour la moyenne des travailleurs (en rouge).


NB : cliquer sur l’image pour accéder à la version pdf qui permet de lire distinctement le texte. La mise en forme est un travail de laqvt.fr. Un texte en gras signifie que la profession est mentionnée dans au moins deux colonnes. Pour les textes en gras surlignés en jaune, il s’agit de professions qui apparaissent au moins deux fois dans les colonnes à l’exception de la première. Autrement dit des professions particulièrement en difficulté en matière de bien-être psychologique.

La rapport fournit également les 15 métiers les plus favorables et les 15 métiers les moins favorables au bien-être psychologique :

Mon analyse


J’attire l’attention sur le piège qui consisterait à tirer des stéréotypes à partir de ces différents tableaux, surtout pour coller une affiche « vie facile » sur les métiers dans le top 15 des métiers les plus favorables au bien-être psychologique. En effet, il faut prendre en compte plusieurs paramètres, par exemple :

  • la singularité individuelle : 2 personnes dans la même entreprise et dans le même métier ne sont pas confrontées forcément aux mêmes conditions de travail, conditions trajet (moyens, temps), … Par ailleurs, il faut prendre conscience de la dimension subjective de l’évaluation des conditions de travail et de la vie au travail
  • la singularité d’une organisation parmi l’ensemble des autres organisations du secteur
  • la singularité d’un statut parmi un ensemble de statuts possibles pour un même métier

Je prends l’exemple du N° 1 du top 15 : les ingénieurs de l’informatique. Si en effet, ils sont au premier rang de ce top 15, on voit qu’en se référant au 2ème tableau, ils sont aussi en tête de la catégorie « Stressés et empêchés ». Donc certains ingénieurs de l’informatique sont en situation confortable, d’autres sont stressés et empêchés.
J’ajoute une dimension importante : l’ambivalence des conditions de travail. Si on interroge un individu sur sa QVT (ou autre sujet avoisinant), et ce à travers plusieurs dimensions, il apparaît que certaines dimensions sont satisfaisantes, d’autres moins, … avec des niveaux de nuance et avec une hiérarchisation des dimensions propre à chacun.
Je vous renvoie sur une illustration de cette ambivalence à travers un article que j’ai consacré à Louise, bergère dans l’Entre-Deux-Mers.

Impacts des conditions de travail sur les comportements électoraux

Le Rapport

La dernière partie du rapport (pages 34 à 41) est consacrée aux impacts des conditions de travail sur les comportements électoraux.
Ce travail d’analyse a pour point de départ l’étude récente du Cepremap Note de l’Observatoire du Bien être n°2017-08 : Du Mal-être au Vote Extrême. Si cette étude du Cepremap ne fait pas le lien direct entre conditions de travail et comportements électoraux, du fait de la contribution forte des conditions de travail sur le bien-être, la DARES a trouvé utile de réaliser cette analyse. Analyse qui s’appuie sur ce que dit la littérature et sur les résultats empiriques à partir des résultats des élections du 23 avril 2017 au niveau communal.

Voici quelques enseignements qui ressortent du rapport qui croise l’enquête sur les conditions de travail et les résultats au niveau des communes des élections du premier tour des élections présidentielles 2017 :

  • l’autonomie dans le travail est plus faible dans les communes où prédominent l’abstentionnisme, puis le Front National et dans une moindre mesure le vote gauche contestataire ; idem pour le caractère répétitif du travail
  • Les absentionnistes craignent plus souvent pour leur emploi
  • Les électeurs du FN travaillent nettement plus souvent de nuit ou en 3×8 ; ils sont plus nombreux à se sentir exploités et à se sentir bouleversés dans leur travail
  • Les électeurs de la droite de gouvernement sont moins confrontés à la pénibilité physique et aux risques psychosociaux
  • Les électeurs ayant voté LREM sont un peu plus exposés à certains risques psychosociaux (tensions dans le collectif, absence de plaisir dans le travail et sentiment d’être exploité – ce qui a été indiqué comme surprenant dans le rapport)
  • Les électeurs de la gauche contestataire se sentent plus souvent exploités, avec un peu plus de pénibilité physique ; en revanche, ils expriment un bon niveau de reconnaissance

Le rapport indiquant au final sur ce sujet :

les données confirment l’existence de liens, pourtant perçus à travers le prisme déformant de la commune, entre l’organisation du travail – et particulièrement le manque d’autonomie dans le travail – et les comportements électoraux
… ceci tend à renforcer l’hypothèse d’un « effet de contagion » des schèmes comportementaux de la sphère du travail vers la sphère politique. Les conditions de travail n’ont pas seulement un effet sur la santé mentale et physique des personnes, elles peuvent aussi influencer la santé démocratique du corps social

Mon analyse


Je retiens de ce rapport que la santé de notre démocratie dépend de la Qualité de Vie au Travail dans les organisations. Et inversement, il faut considérer que c’est la vitalité de la démocratie qui peut impacter positivement la QVT. La démocratie étant elle-même un enjeu dans le monde du travail.
On peut s’étonner en effet que les pays démocrates comportent aussi peu de démocratie dans les organisations. J’y vois personnellement une anomalie et une incohérence.

(1) 5 risques : vivre des situations de tension avec le public, devoir calmer des gens, travailler au contact de personnes en situation de détresse, devoir cacher ses émotions ou faire semblant d’être de bonne humeur (toujours ou souvent), être bouleversé, secoué, ému dans son travail (tous les jours ou presque, ou souvent)

Olivier Hoeffel

Responsable éditorial de laqvt.fr Associé et responsable exécutif de Novéquilibres Associé de La Manufacture coopérative Auteur du blog lesverbesdubonheur.fr

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