Novéquilibres : Travailler en silence

Novéquilibres : RHNovéquilibres : CommunicationNovéquilibres : Santé / Bien-vivreNovéquilibres : Environnement

Pour pousser le bouchon un peu plus loin après l’article de Caroline Rome, Baisser le son, je vous propose de baisser le volume encore davantage et de parler du silence au travail. Certains préconisent de siffler en travaillant, d’autres ont besoin d’un bruit de fond pour se concentrer, certains ne peuvent travailler qu’en silence. Le silence est-il indispensable à la Qualité de Vie au Travail (QVT) ?

 

Le silence en bulle

« Silence ! » assène le professeur à l’école. Le travail en silence. Est-ce ce qui revient à l’esprit plus ou moins consciemment lorsqu’une conversation dépasse du niveau sonore ambiant de l’open space ou de l’espace co-working ? Toujours est-il que nous sommes nombreux à avoir besoin de silence pour travailler : fatigue épargnée, concentration favorisée… jusqu’à la condition sin equa non de production de résultat, par exemple lors d’un contrôle de l’audition chez un oto-rhino-laryngologiste.

La plupart du temps, l’essentiel pour ne pas se mettre en boule est d’arriver à se mettre dans sa bulle. Tout médecin généraliste doit faire abstraction des discours et bruits ambiants lors de l’auscultation d’un patient au stéthoscope. Le paradoxe, c’est lorsqu’on se plonge dans un environnement sonore élevé, mais consenti, pour en faire sa bulle ! Etudiants, écrivains, entrepreneurs solo, beaucoup hantent les espaces publics comme les cafés où se côtoient percolateurs, musique ambiante voire télévisions, et autre accès wi-fi (pourvoyeur d’intervention sonores variées, du fichier audio ou vidéo jusqu’à la publicité surprise et tonitruante).

Le silence absolu

Trop de silence peut être dérangeant. En effet, le confort ressenti par la tranquillité régnant dans un environnement silencieux peut se muer en un sentiment d’inconfort voire d’angoisse lorsqu’il évoque le vide et l’isolement. D’où l’inconfort d’une question restée sans réponse, d’une absence de feedback, comme je l’ai exposé dans l’article feedback.

La quête du silence absolu de l’écrivain franco-américain George Foy l’a amené à admettre que, vivant, il ne pourrait jamais l’expérimenter. En effet, même en chambre anéchoïque (une salle conçue pour annihiler tout bruit de l’extérieur), il a clairement perçu ses propres productions sonores internes(1).

Le compositeur de musique contemporaine et philosophe John Cage a vécu une expérience similaire. Est-ce pour cela qu’en écho à l’affirmation de l’écrivain Henry David Thoreau – selon laquelle la musique préméditée par l’intention d’un compositeur présentait moins d’intérêt que les sons naturels(2) – John Cage fait expérimenter à son public dès les années 50, l’écoute des bruits environnants en situation de concert dans une composition en trois mouvements intitulée « 4’33 » ? Si vous avez de l’humour, ou que vous êtes ouvert à la pratique de la méditation de pleine conscience, je vous encourage à en écouter attentivement une interprétation via cette vidéo. Le silence est meublé d’avance. Il suffit de l’écouter.

Le silence au travail

Nicolas Frize, un autre compositeur de musique contemporaine, que j’avais interviewé notamment sur son travail d’enregistrement des sons sur différents lieux de travail me disait que parmi les sons enregistrés, les silences étaient très éloquents pour les professionnels qui les écoutaient. Alors qu’un profane se demanderait ce qu’il se passe – et pourrait penser qu’il ne se passe rien, qu’il y a donc éventuellement absence de travail, le professionnel reconnaît les situations et est en capacité d’imaginer les réponses professionnelles inaudibles(3).

considérer le silence comme un écrin  

Le travail est rempli de silences, et le silence est rempli de sens, de pensées, de gestes professionnels : un regard chaleureux, interrogateur, indicateur, un signal corporel, manuel, gestuel aussi fondamentaux pour un infirmier que pour un chef d’orchestre, un formateur(4).

Au lieu de se référer au vide, iI faut considérer le silence comme un contenant. En situation de coaching également, le silence du coaché est productif. Il est à accueillir patiemment. C’est un espace de réflexion, d’élaboration d’une pensée, un espace de liberté pour se remémorer les situations, relier mentalement des éléments plus ou moins conscients, observer les émotions éprouvées… La parole enfin adressée au coach complète cette parole intérieure nécessaire. Un élément représentatif de la qualité du travail du coach, et assurément de sa propre qualité de vie au travail  : affronter le silence de la personne accompagnée fut d’ailleurs l’objet de ma première supervision en tant que coach !

 

 

(1) Lire l’article Je suis parti à la recherche du silence

(2) Henry David Thoreau a consigné de 1837 à 1861 ses observations de la nature dans son « Journal »

(3) Cf l’article laqvt.fr La sonorité du travail

(4) Lire les articles laqvt.fr L’intelligence du corps, et Fête du travail (notamment le paragraphe l’expérience sensible du travail).

 

 

6 commentaires

Ecrire un commentaire»
  1. […] Pour pousser le bouchon un peu plus loin après l'article de Caroline Rome, Baisser le son, je vous propose de baisser le volume encore davantage et de parler du  […]

  2. Bonjour Céline !
    Merci pour cet article très intéressant sur le silence au travail. Cependant une question me démange : quand le silence est « complet » autour de soi, que faire avec le non-silence à l’intérieur de soi ? Par exemple une musique que l’on déteste et qui ne veut plus partir de sa tête ? Je sais, par expérience, que certains bruits à l’intérieur de soi peuvent être source de créativité, mais dans l’exemple que je cite, pas toujours ! 🙂

    1. Merci de soulever cette judicieuse question Claire, je suis sûre que nombre de lecteurs se sentent concernés !

      Le phénomène que vous décrivez est en effet très fréquent. Il relève de la fonction « boîte automatique » du cerveau, à l’instar des ruminations plus ou moins agréables, dont on a le sentiment qu’elles échappent à notre contrôle, d’autant plus qu’on tente de les « oublier ».

      Lorsque ceci survient, je serais tentée de vous orienter vers une pratique de méditation de pleine conscience : puisque le phénomène se produit, prenez un temps pour lui porter attention. Remarquez vos ressentis corporels, ainsi que les pensées et émotions associées. Avec un peu de pratique, vous ne vous focaliserez plus sur cette production mentale qui se dissipera probablement lorsque vous aurez repris le gouvernail en choisissant de porter votre attention sur votre activité du moment.

      Le silence contient toujours quelque chose !

  3. Merci pour ce bel article sur le silence. J’aime votre idée du silence comme un contenant « et » (et non pas « mais » !) je trouve que le silence peut être en soi un contenu – en tout cas c’est ce que je lis dans votre propos sur le coaching. Non ? Le silence est productif, il faut savoir l’accueillir avec patience, non seulement comme un contenant qui va produire de la parole… mais aussi comme une production de sens en soi. Le silence fait sens, et se suffit à lui-même… parfois !

  4. Merci Anne de partager votre point de vue. En effet, le silence contenu dans l’espace de coaching est toujours signifiant.

  5. […] « Le vide, c’est pas rien, c’est pas une absence, c’est pas le néant. C’est un silence, c’est une disponibilité qui contient toutes les potentialités et qui permet la relation » commente Jean-Marc Kespi à l’invite de Leili Anvar. Je vous invite à lire l’article que j’avais écrit pour laqvt.fr et dont le dernier titre n’est pas sans rapport (Travailler en silence). […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *